Le lien entre perte auditive et déclin cognitif n’est plus à démontrer. Depuis plusieurs années, les études s’accumulent pour confirmer que les personnes souffrant de troubles auditifs non traités sont significativement plus exposées au risque de développer une démence, et notamment la maladie d’Alzheimer.
La preuve la plus marquante reste celle du rapport de la Commission Lancet, la référence mondiale en matière de prévention des démences. Publié en 2020, ce rapport identifiait déjà les problèmes d’audition parmi les principaux facteurs de risque modifiables, estimant que près de 40 % des démences étaient liées à des facteurs sur lesquels il est possible d’agir. En 2024, une mise à jour majeure de ce rapport est venue renforcer ces conclusions : quatorze facteurs modifiables ont été identifiés, et selon les experts, 49 % des cas dans le monde pourraient être retardés ou évités en agissant dessus, parmi lesquels figure en bonne place la préservation de l’audition.
Les aides auditives, un outil de prévention
La perte d’audition non corrigée par une aide auditive est significativement associée à une augmentation du risque de démence, une association qui disparaît chez les seniors portant une prothèse. Concrètement, la prise en charge adéquate de la perte auditive permettrait d’éviter jusqu’à 20 % des démences liées à des facteurs de risque modifiables.
Quand l’audition diminue, le cerveau doit redoubler d’efforts pour comprendre et interpréter les sons, comblant les manques au prix d’une surcharge cognitive qui épuise les ressources disponibles pour d’autres fonctions comme la mémoire ou l’attention. La baisse d’audition génère également des difficultés de communication, affectant le lien social — un autre facteur de risque reconnu de démence.

La découverte de Yale : l’audition comme signal précoce
En 2020, l’équipe du Dr Hong-Bo Zhao à l’Université Yale a apporté une contribution importante à la compréhension du lien entre ces deux pathologies. Par la mesure des potentiels évoqués auditifs corticaux (PEAC) sur des souris modèles de la maladie d’Alzheimer, les chercheurs ont mis en évidence que la perte auditive est l’un des premiers symptômes de la maladie, et que ces mesures pourraient servir de biomarqueurs de détection précoce.
La protéine GDF1 : le chaînon manquant ?
Une équipe de chercheurs chinois a peut-être trouvé la clé du mystère, en mettant en lumière le rôle clé d’une protéine. Dans le cerveau des personnes malentendantes, une protéine essentielle, la GDF1, serait produite en quantité insuffisante. Résultat : une réaction en chaîne s’enclenche, favorisant l’apparition des plaques amyloïdes, ces dépôts toxiques qui sont la signature biologique de la maladie d’Alzheimer.
La bonne nouvelle ? Sur des modèles animaux, restaurer le taux de GDF1 suffit à enrayer ce processus. Une piste thérapeutique prometteuse… et une preuve supplémentaire, découverte en 2024, que traiter sa perte auditive tôt, c’est aussi protéger son cerveau.
Ce que cela change pour l’audiologie
Ces avancées scientifiques ont une implication directe pour les professionnels de la santé auditive. Les médecins ORL ont désormais un rôle essentiel à jouer dans la détection précoce et la prise en charge de la perte auditive, qui pourrait être un indicateur précoce de la maladie d’Alzheimer. Une approche intégrée, combinant évaluation auditive et évaluation cognitive, est cruciale pour améliorer les résultats cliniques et la qualité de vie des patients.
En mars 2025, France Alzheimer a organisé un colloque entier consacré à l’audition et aux troubles cognitifs, en partenariat avec l’Institut Pasteur, soulignant l’importance croissante de ce sujet dans la communauté médicale.
La science est désormais claire : prendre soin de son audition, c’est aussi protéger son cerveau. Que ce soit par le port d’appareils auditifs, la consultation régulière d’un audioprothésiste, ou la recherche de nouvelles thérapies comme la supplémentation en GDF1, les pistes pour prévenir ou ralentir la maladie d’Alzheimer passent aussi, et de plus en plus, par l’oreille.
Sources : Commission Lancet sur la démence, rapport 2024 / Zhentao Zhang et al., Université de Wuhan, 2024 / Hong-Bo Zhao et al., Université Yale, 2020 / France Alzheimer, colloque Audition et cognition, mars 2025 / Bruno Scala, Audiologie Demain, avril 2024.